Guyane : la civilisation précolombienne que l'on croyait impossible

Le choc d'une découverte vue du ciel
Stéphen Rostain est le premier archéologue français à s'être intéressé à l'Amazonie. En 1989, on le prenait pour un fou. « Les gens disaient que la Guyane était inutile », rapporte‑t‑il dans la vidéo.
Le défi était immense. Le couvert forestier est si dense qu'il cache le sol. Aucune architecture monumentale ne perce la canopée. Depuis le sol, impossible de distinguer quoi que ce soit.
Rostain a choisi les airs. Lors de survols en hélicoptère ou en ULM, il a repéré des formations étranges. « On voit des petites buttes », dit‑il en montrant les images aériennes. « Des structures de forme rectangulaire ou des grands monticules ronds, visiblement pas naturels puisqu'elles sont alignées, avec une certaine géométrie, une certaine symétrie. »
La première fois qu'il les a vues, il s'est dit : « On a quelque chose qui nous parle de l'homme précolombien. Aucun texte ne signale de construction de ce genre durant l'époque coloniale ou récente. »
—chiffre à retenir— Des milliers de ces monticules ont été découverts sur plus de 200 km le long de la côte guyanaise, et au‑delà sur 600 km jusqu'au Surinam et au Guyana.
Pour confirmer son intuition, Rostain a utilisé des photos aériennes stéréoscopiques. Une méthode rudimentaire, dit‑il, mais efficace. « On voit toutes les structures en relief. On peut les mesurer, les cartographier de façon très exacte. »
Les buttes mesurent entre 1 et 5 mètres de diamètre. Organisées, géométriques, symétriques. Pour l'archéologue, pas de doute : c'est l'œuvre de l'homme.
Dans les marécages, une agriculture intensive
Rostain a eu beaucoup de mal à lever des fonds pour fouiller. Puis il a pu commencer les travaux.
« On a prélevé le paléosol — le sol sur lequel avait été construit la butte », explique‑t‑il. « Les datations donnent 800‑900 ans, certaines probablement plus anciennes, jusqu'à 1200 de notre ère. »
—chiffre à retenir— Cela signifie plus de 300 ans avant l'arrivée des Espagnols. La construction de ces champs surélevés a eu lieu entre 600 et 1400 de notre ère.
Dans la terre, les microfossiles botaniques ont parlé. « On avait du maïs, des courges, de la patate douce, des haricots, du manioc. Une multitude de plantes cultivées », détaille l'archéologue. « Ce n'était pas des champs mono‑espèces. C'était de l'agriculture à assez grande échelle. »
Les marécages du littoral — réputés hostiles, inhabitables — étaient en réalité aménagés. La terre accumulée permettait de cultiver au‑dessus des zones inondables. Les fouilles ont aussi révélé des canaux et des digues entre les champs surélevés, ainsi que des sites d'habitat à proximité.
Les villages s'installaient sur les bandes de sable parallèles au rivage. « Les gens cultivaient sur les buttes à l'arrière de ces bandes », explique Rostain. « Il y avait toute une organisation depuis la mer vers l'intérieur des terres. »
—chiffre à retenir— Des chemins connectaient les villages le long de la côte. « Faut vraiment imaginer des villages très connectés, des échanges en saut de puce à travers tout le littoral, mais aussi toute l'Amazonie », ajoute l'archéologue.
La forêt n'était pas vierge : la preuve par les plantes
Pour comprendre l'ampleur de cette civilisation, il fallait pénétrer la forêt. Rostain a emmené son équipe à la station des Nouragues, un camp scientifique regroupant une vingtaine de chercheurs — ethnologues, botanistes, écologues.
Ensemble, ils examinent la végétation. « En l'absence de vestiges monumentaux, les seuls indices de la présence de l'homme sont donnés par la végétation », explique un chercheur.
L'astrocarium, un palmier aux fruits comestibles, est un marqueur. « Quand les hommes perturbent l'environnement, pratiquent des brûlis, ce palmier se régénère particulièrement sur les terres brûlées », explique un écologue. « Il suit l'occupation humaine dans la forêt amazonienne. Et c'est une espèce utile. »
On trouve des concentrations de ce palmier dans des endroits où les hommes ont vécu il y a parfois plusieurs centaines d'années. Les hommes ont importé des espèces, ouvert la canopée pour y cultiver des plantes qui ne se développaient que dans les marécages.
William Balée, ethnobotaniste, déclare : « Bien sûr que les hommes ont fabriqué leur paysage. Ils savent ce qu'ils font. Ils ne sont pas naïfs. Ils ne font pas que s'adapter à l'état sauvage. Au contraire, ils créent les conditions de leur environnement. »
—chiffre à retenir— Les écologues ont cartographié ces zones de concentration d'espèces utiles. « Il y en a partout, de la Guyane jusqu'au Pérou », confirme la vidéo.
Sols noirs : une agriculture vieille de 3000 ans
Jeanne Brancier, géochimiste, fouille dans l'une de ces zones repérées. Elle découvre une couche de sol très noir, riche en phosphore et en calcium. « Beaucoup plus riche que le sol naturel du reste de l'Amazonie, du reste de la Guyane », précise‑t‑elle.
Ces sols sont artificiels. « Ici, on pense que ça pu être un ancien abattis », explique‑t‑elle. L'abattis — technique encore pratiquée aujourd'hui — consiste à abattre des arbres et à les brûler pour rendre les terres plus fertiles.
—chiffre à retenir— Les datations donnent des résultats variés. « Le plus ancien a 3000 ans, mais c'est très ponctuel. Ça commence à se multiplier à partir du début de notre ère, et à partir de 500‑600, c'est très explosé », raconte Jeanne Brancier.
Poteries, urnes, fossés monumentaux
Michaël Mestre, archéologue, a cherché d'autres indices. Il a utilisé les arbres tombés et les terriers d'animaux — qui font remonter des artefacts en surface. « Au lieu de marcher des kilomètres et des kilomètres, c'est des vraies balises », dit‑il.
Il a retrouvé des fragments de poterie un peu partout dans la forêt guyanaise. Sur un site du nord‑est, il a mis au jour des céramiques complètes, datées d'avant l'arrivée des conquistadors. « Je les trouve d'une incroyable beauté », commente‑t‑il. « Ce sont des spécimens très rares. Elles révèlent une société amazonienne complexe. »
Grâce à la technique Lidar — un laser aéroporté qui détecte le relief sous la végétation — des fossés monumentaux sont apparus.
—chiffre à retenir— Plus de 3 mètres de profondeur, plus de 300 mètres de long. Ces fossés entourent un haut plateau. Les archéologues pensent avoir localisé ce que les Amérindiens de Guyane appellent dans la tradition orale des « montagnes couronnées ».
Des anomalies magnétiques (terre brûlée) ont été repérées. Une urne funéraire a été découverte.
Le récit des conquistadors réhabilité
Un récit du XVIe siècle prend aujourd'hui une tout autre dimension. En 1541, Francisco de Orellana explore l'Amazonie des Andes jusqu'à l'embouchure.
Le prêtre qui raconte l'expédition écrit que s'ils avaient tiré une flèche en l'air, elle serait forcément retombée sur un Amérindien. « C'est dire l'impression de foule qu'ils ont eue en longeant les berges », commente l'archéologue.
Le problème : un siècle plus tard, il n'y avait presque plus personne. « Le choc épidémiologique avait tué 85 à 95 % de la population amazonienne », précise la vidéo.
—chiffre à retenir— 85 à 95 % de la population décimée. Les archéologues et historiens ont occulté ce texte, le traitant de mensonge. Aujourd'hui, les découvertes de la Guyane française pourraient redonner du crédit au récit d'Orellana.
Les premiers colons affirmaient qu'aucune civilisation ne s'était installée avant eux. Ni dans les marécages du littoral. Ni dans la forêt. La réalité est exactement l'inverse.
Une civilisation effacée de l'histoire
Ce que Stéphen Rostain, Jeanne Brancier, Michaël Mestre et leurs collègues sont en train de démontrer est simple : l'Amazonie n'était pas vierge. Des hommes l'ont façonnée, cultivée, habitée pendant des millénaires. Ils ont construit des champs surélevés, des canaux, des digues, des villages connectés par des chemins. Ils ont créé des sols artificiels, modifié la composition de la forêt, augmenté la biodiversité.
Ils ont été effacés par les maladies apportées par les Européens. Effacés de l'histoire coloniale. Effacés de la mémoire scientifique pendant des siècles.
Rostain résume son travail par des aquarelles. « Ce sont mes moments de réflexion, de solitude », dit‑il. « J'essaie de remettre ça dans un contexte d'époque, de voir comment les gens pouvaient vivre. »
Ses dessins montrent des champs surélevés foisonnants, des villages prospères, une population vivant un « âge d'abondance », selon ses propres termes.
Des fossés monumentaux (montagnes couronnées) suggèrent une forte densité de population et une organisation sociale complexe.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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