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Enfants de la Creuse : le Sénat vote les réparations, un État face à ses mensonges

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-22
Illustration: Enfants de la Creuse : le Sénat vote les réparations, un État face à ses mensonges
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Un vote à l'unanimité, des décennies de silence

Marie-Germaine Périgogne pose ses mains sur la table. Elle sourit — mais ses mots sont lourds. « Beaucoup de joie, de l'apaisement », dit-elle au micro de France Inter au lendemain du vote sénatorial. « Depuis des décennies que l'on mène ce combat. Enfin, on arrive au bout. » Pourtant, le chemin fut long. Très long.

2015 enfants. C'est le nombre officiel. 2015 petits Réunionnais envoyés en métropole entre les années 1960 et 1980. L'État français pilotait ce programme, via la Direction des Affaires Sanitaires et Sociales (DAS). Objectif affiché : offrir un avenir meilleur à des enfants nés dans la misère. La réalité fut tout autre.

Le vote du Sénat ? « C'est exceptionnel, c'est grandiose », insiste Marie-Germaine. « Il n'y a pas de mot pour eux. » Mais derrière l'émotion, une question tenace : pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Le mensonge d'État : des parents illettrés, des enfants objets

Retour dans les années 1960. La Réunion est alors un département français plongé dans une pauvreté extrême. Une voiture rouge sillonne les routes de campagne. « L'Autorose », racontent les Gramounes — les anciens de l'île. C'est la voiture des assistantes sociales de la DAS. « Elles faisaient signer des papiers aux parents », explique Marie-Germaine. « Nos parents étaient illettrés. Ils ne savaient pas ce qu'ils signaient. »

Des promesses ? Un avenir meilleur pour les enfants. Des points de suture — le pouce, une croix, parfois la signature d'un tiers. Et les enfants partaient. « Certains parents ont tenté de récupérer leurs gosses », raconte-t-elle. « Jamais. Les enfants étaient partis. »

Le mensonge ne s'arrête pas là. En métropole, on répartit les enfants dans des familles d'accueil. Souvent maltraitantes. « Dans ma première famille, ça a été une horreur », confie Marie-Germaine. « Le père était très violent. Très violent. Il frappait, il me tirait les cheveux. Le seul endroit où je me sentais en sécurité, c'était sous la table. »

Elle a 7 ans. Elle atterrit à Labrionne, dans la Creuse, dans un café-restaurant nommé Chez Simone. Une nouvelle famille adoptive, aimante. Mais le mensonge continue. « La petite fille bien bronzée, avec les cheveux très crépus » — elle pose la question : « Pourquoi je ne vous ressemble pas ? » Sa mère adoptive montre une photo du père : « Regarde, il est bronzé comme toi. »

Alors elle croit. Pendant 9 ans, elle croit.

Le tsunami : un acte de naissance dans un tiroir

16 ans. Marie-Germaine fouille une armoire dans la cuisine. Sa main tombe sur un document. Un acte de naissance. « Je m'appelle Marie-Germaine Périgogne, née à Bois-de-Neuf-Saint-Paul, à La Réunion. »

Elle se fige. « C'est un tsunami d'émotions. De la colère, de la haine. » Elle s'assoit sur le lit. « Tout s'effondre. Pour moi, ça m'a brisée. »

À ce moment, tout remonte. Les flashs de l'avion — pleins d'enfants, tous partis de Roland-Garros, à Sainte-Marie, direction Orly. 3 ans. Elle avait 3 ans. « Je n'ai aucun souvenir de ma naissance jusque dans cet avion. Que des flashs. »

Une fratrie éclatée, un frère pendu à 32 ans

La fratrie a été déchirée. Les trois premiers sont restés à la DAS jusqu'à leur majorité. Les trois dernières — dont Marie-Germaine — ont été adoptées par des familles différentes. « Je croisais mes frères et sœurs dans Guéret sans savoir qu'ils l'étaient », raconte-t-elle. « Pendant des années. »

Quand elle apprend la vérité à 16 ans, c'est un autre choc. Mais le pire reste à venir. L'un de ses frères se suicide à 32 ans. Il se pend. Il laisse derrière lui ses petites filles. « C'était insupportable », souffle Marie-Germaine. « Il a été tellement broyé, tellement perturbé par cet exil qu'il a mis fin à ses jours. »

Elle-même a tenté de mettre fin à ses jours. Plusieurs fois. « Depuis très jeune », dit-elle. « Rongée par cet exil, par le mensonge de toute une vie. » Pourtant, aujourd'hui, elle rayonne. « Je suis rayonnante et solaire », reconnaît-elle. « Mais comprenez : je porte ce combat. »

2015 enfants, un documentaire, une résolution

Le combat commence vraiment en 2000. Jean-Jacques Martial, un autre enfant déraciné, porte plainte pour vol et viol. Il a été violé par son père adoptif. « J'entends Jean-Jacques Martial en réunionnais de la Creuse », se souvient Marie-Germaine. « Je me suis dit : c'est juste un tout petit groupe. Jamais je n'aurais pensé qu'il y avait un tel drame. »

Puis vient 2013. Le documentaire « Une enfance en exil » de William Cally. Il parle des 1615 enfants — le chiffre initial, passé depuis à 2015. La parole se libère. En 2014, la députée Erika Bareigts porte une résolution à l'Assemblée nationale. « C'est vraiment grâce à elle que tout a commencé », insiste Marie-Germaine.

Mais les années passent. Et rien ne bouge. Jusqu'au 25 mars 2025.

Des promesses, des décrets, une commission

Le 16 juin 2023, Marie-Germaine rencontre la ministre des Outre-mer, Naïma Mouchou. La ministre promet : « Je vais tout faire pour que ces décrets soient mis en place avant la fin de l'année », selon le témoignage de Marie-Germaine. Les décrets ? Ceux qui doivent permettre la mise en œuvre de la loi votée au Sénat.

Des questions restent sans réponse. Pour l'instant. Les décrets sont-ils prêts ? La Commission nationale sera-t-elle mise en place rapidement ? « Nous allons être très vigilants », prévient Marie-Germaine. « Il faut absolument que les décrets soient mis en place rapidement. »

Car la loi prévoit deux volets de réparations. Un volet moral — la reconnaissance officielle. Un volet matériel — des indemnités pour les victimes. Mais rien n'est encore acté.

Retrouver son père, 60 ans après

En 2020, Marie-Germaine retrouve son père biologique. « Ça a été un moment intense en émotions », raconte-t-elle. « Il se lève du canapé, me prend dans ses bras, on se met à pleurer. Il me dit : “Oui, je suis ton papa. Ça fait longtemps que je te vois à la télévision et j'ai honte de moi.” »

Il savait. Il avait compris que c'était sa fille. Mais il n'avait pas osé l'approcher. « Il me dit : “Normalement, tu aurais dû rester avec moi. Mais les services sociaux voulaient absolument prendre tous les enfants.” » Puis il ajoute : « J'ai eu le cœur très gros. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Après, il pensait que j'étais morte. »

Quand il l'a vue à la télévision, menant ce combat, il s'est dit : « Elle est vivante. » Les retrouvailles ont eu lieu. Mais les séquelles, elles, persistent.

Le poids du mensonge transgénérationnel

Marie-Germaine a menti à ses enfants. « J'ai menti surtout aux deux premiers », avoue-t-elle. « Parce qu'a priori, on reproduit souvent ce que l'on vit. » Ses enfants étaient adolescents quand elle leur a révélé la vérité. « Ça a été choquant pour eux aussi. » Son dernier fils, Nicolas, a grandi dans le combat. Il est parti jeune à La Réunion avec elle. Aujourd'hui, quand on lui demande qui il est, il répond : « Moi, je suis réunionnais. »

Pourtant, il est né à Guéret.

Les Gramounes — les anciens de La Réunion — ont aidé Marie-Germaine à reconstituer son histoire. Son parrain biologique aussi. Sa mère biologique, Marie-Suzanne Rivière, est morte très jeune, à 28 ans. Elle vendait des fleurs. « Elle vivait dans une misère noire », dit Marie-Germaine. « Elle a vu naître ses six enfants dans une misère absolue. »

Aujourd'hui, Marie-Germaine veut croire que le déracinement était peut-être une bonne intention. « Mais le problème, c'est qu'il n'y a pas eu de suivi. On a été ballotés, transférés comme des objets, déracinés. » Et surtout : « Mentir aux parents. C'est un mensonge d'État. »

La bataille des décrets

Le 25 mars 2025, les députées Karine Lebon et Perrine Goulet déposent une proposition de loi pour que l'État reconnaisse officiellement les préjudices subis et mette en place des mesures de réparation (source : Wikipédia). « On a beaucoup de soutien politique », confie Marie-Germaine à outremers360.com. Mais le chemin parlementaire est encore long.

Le Sénat a voté à l'unanimité. Une première. Mais la loi doit encore passer par l'Assemblée nationale. Et surtout, les décrets d'application doivent être publiés. Sans eux, la loi reste lettre morte. « Naïma Mouchou nous a promis des décrets avant fin 2023 », rappelle Marie-Germaine. « On attend toujours. »

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Le gouvernement s'est engagé. Mais le temps presse. Les victimes vieillissent. Certaines disparaissent sans avoir obtenu justice. « Il faut absolument que les décrets soient mis en place rapidement », répète Marie-Germaine.

Un système, des noms, des oubliés

Le scandale des enfants de la Creuse porte un nom : le déracinement organisé par l'État français. Entre 1962 et 1984, 2015 enfants réunionnais ont été envoyés en métropole. Officiellement pour échapper à la misère. Officieusement, pour « repeupler » des départements français victimes de l'exode rural. Les documents en attestent.

Le système était rodé. Les assistantes sociales sillonnaient l'île en voiture rouge. Les parents signaient sans comprendre. Les enfants étaient acheminés par avion, entassés à Orly. Puis ventilés dans des familles d'accueil, souvent maltraitantes. « J'étais dans un monde où je n'existais pas », résume Marie-Germaine.

Les conséquences ? Des traumatismes à vie. Des suicides. Des vies brisées. « Mon frère s'est pendu à 32 ans », rappelle-t-elle. « Il a laissé ses petites filles. » Des centaines d'autres témoignages existent. Le documentaire de William Cally en a recueilli une partie. Mais tous ne sont pas connus.

Aujourd'hui, le combat continue. La Commission nationale doit être mise en place. Elle devra travailler sur les réparations. Deux volets : moral et matériel. Mais rien n'est joué.

L'espoir, malgré tout

Marie-Germaine Périgogne est rayonnante. Malgré les tentatives de suicide. Malgré le mensonge de toute une vie. Malgré les années de combat. « Je suis tellement heureuse », dit-elle. « Comme nous tous. » Le vote du Sénat, c'est une victoire. Mais ce n'est pas la fin.

« Nous allons être très vigilants », prévient-elle. Car elle sait que les promesses politiques peuvent s'évaporer. « Il faut que les décrets soient mis en place rapidement. » Et après ? « La Commission nationale sera mise en place. Nous allons travailler sur les réparations. »

Pour elle, pour son frère mort à 32 ans, pour les 2015 enfants arrachés à leur île, pour les parents qui ont signé sans comprendre, il est temps que l'État reconnaisse ses erreurs. « C'est un mensonge d'État », dit-elle. « Et il doit être réparé. »

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant. Mais le combat, lui, continue. « Nous sommes très nombreux », conclut-elle. « Et nous ne lâcherons rien. »

Sources

  • France Inter — Interview de Marie-Germaine Périgogne, diffusée à l'occasion du vote au Sénat (transcript intégral fourni)
  • outremers360.com — Citation de Marie-Germaine Périgogne : « On a beaucoup de soutien politique »
  • Wikipédia — Dépôt de la proposition de loi par Karine Lebon et Perrine Goulet le 25 mars 2025

📰Source :youtube.com

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